Télérama Sortir, Octobre 2016

LE SON DE L'ORIENT

Le musicien de jazz Stéphane Tsapis explore les mélodies traditionnelles de Grèce et d'ailleurs

QUI? Pianiste de jazz et compositeur, Stéphane Tsapis enseigne l'écriture de musique de film au Conservatoire de Paris et dispense des cours consacrés aux répertoires orientaux, de Grèce et d'ailleurs. Car c'est là-bas, en Europe du Sud-Est, que son coeur et son âme résident.

QUOI? Sur son album Border Lines, sorti au printemps, Tsapis explore ses racines grecques, transmises par son père. Sans se limiter à ce seul pays, il propose des mélodies traditionnelles de Macédoine, d'Arménie ou d'Asie Mineure et tient à supprimer toute notion de frontière. "Il y a beaucoup de liens évidents entre des musiques séparées par des milliers de km de distance, explique-t-il. C'est une tradition commune qu'on appelle "maqamique", basée sur des modes qu'on retrouve chez les Arabes, les Perses, les Grecs et dans les Balkans, certes de manière plus diluée, mais toujours là en toile de fond, avec l'utilisation de quarts de tons, pour citer un exemple très caractéristique."

COMMENT? Si l'album fait (bon) usage d'instruments électriques et laisse entendre une pointe d'électronique, la transposition scénique du répertoire reste purement acoustique, dans la formule jazz du trio piano-contrebasse-batterie. Difficile, avec un "clavier bien tempéré", de restituer les dites ornementations utilisant des quarts de tons. Alors, à défaut de modifier l'accord de son piano (ce qu'il fait chez lui), Tsapis se contente sur scène de "faire illusion", où plutôt de suggérer aux auditeurs grâce à sa maîtrise des trilles mélodiques.

OÙ? Le 24 Novembre, il jouera en Grèce avec un orchestre symphonique dans le camp de réfugié de Lavrio, et le 27 au Megaron d'Athènes pour un concert caritatif. A Paris, c'est dans l'élégant bâtiment de la fondation hellénique qu'on redécouvrira live sa composition Goldman Sucks, sans dépenser un dollar.

Louis Victor Michaud

Le Monde.fr, Mai 2016

Indigènes, pianistes et festivals... six raisons d’écouter de la musique

Sur les chaînes de diffusion de contenus vidéos, comme YouTube ou Dailymotion, le jazz contemporain est plutôt rare, par rapport à la masse des documents concernant le rock, la pop ou la grosse variété R’n’B américaine. Et lorsqu’il est présent, c’est généralement sous forme de films, de concerts, ou de documentaires. Du coup, la mise en image de Border Lines, par le trio du pianiste Stéphane Tsapis, constitue une jolie surprise. La composition est tirée de l’album du même nom, récemment publié par Cristal Records/Harmonia Mundi. Le réalisateur Benjamin Travade, à mille lieux du montage frénétique qui prévaut dans les vidéos musicales, nous fait passer d’une danseuse, Clara Freschel, corps mouvant en quasi-ombre chinoise dans un halo, à un personnage porteur d’une valise. Il l’ouvre, lentement... Photographie en noir et blanc, sens du cadre, soin apporté à la relation entre l’image et la musique, d’abord interprétée par Tsapis, bientôt rejoint par le contrebassiste Marc Buronfosse et le batteur Arnaud Biscay.

 

Sylvain Siclier

 

Citizen Jazz, Avril 2016

 

L’époque est aux frontières, qu’elles se ferment (aux êtres) ou qu’elles s’ouvrent (aux avoirs). C’est aux artistes comme Stéphane Tsapis, dont la tête et le cœur se partagent à égalité entre la France et la Grèce, qu’il revient d’en témoigner. Le pianiste a fait de l’exil la première matière de sa musique : Mataroa contait le périple des Grecs fuyant le fascisme accueillis par la France en ces temps immémoriaux où elle se souvenait de son Histoire, quand Charlie et Edna se dédiait au plus célèbre des migrants du cinéma, Chaplin. Tsapis a multiplié les évocations des voyages sans retour ; avec Border Lines, l’angle est différent.

Il s’agit de jouer à saute-frontières : d’un côté les Balkans, présents dans le magnifique traditionnel macédonien « Patrounino » empli de nostalgie, où sa main droite paraît danser sur les cymbales du fidèle Arnaud Biscay. De l’autre, l’inconnu. Les doutes qui surgissent dans l’électronique de « Fièvres ». D’un côté la noirceur onirique des personnages du théâtre grec, tel ce « Karaghiozis in Wonderland » qui avance à pas de loup dans les entrechats du piano. De l’autre, l’éclat ironique de petites virgules synthétiques, « Welcome To My Country » et « Tourist’s Point of View », qui fait immédiatement penser à un village Potemkine sous le soleil de plomb, foulé par des sandales à semelles de liège. Une vision de la Grèce telle qu’elle devient, Luna Park pour visiteurs épargnés par la crise ? Les autres lignes de partage traversées par le trio durcissent encore le trait : d’un côté la colère, à l’instar de ce rageur « Goldman Sucks » où l’électricité du Rhodes se collisionne avec la Fender VI mi-guitare mi basse de Marc Buronfosse. De l’autre la douceur du souvenir d’une époque où la culture se mélangeait au gré du vent dans « Giorgitsa », cette danse d’Asie Mineure où Biscay habille de tablas ce qui ressemble fort à un Rebetiko [1] dont le tempo serait très lent.

La formule en trio est idéale pour un mélodiste de la trempe de Tsapis. Sa musique circule avec aisance, d’autant que l’arrivée de Marc Buronfosse en remplacement d’Arthur Decloedt qui tenait la contrebasse sur Charlie et Edna ajoute une couleur hellénique. Grand connaisseur de l’archipel, Buronfosse va consacrer dans les prochains mois un album très contemplatif à la mer Égée, où l’on retrouvera d’ailleurs ses comparses du moment. Sa finesse sur « To Praktorio/Kagomai », qui libère Tsapis de toute tâche rythmique et lui permet de se placer dans le registre du chant, donne à cet album des allures nostalgiques qui enflamment une déclaration d’amour au sud de l’Europe. Border Lines n’est pas l’album d’un quelconque folklore. Au contraire, même si certaines traditions teintent le propos, celui-ci martèle un universalisme farouche. Les frontières franchies par Stéphane Tsapis sont poreuses, même si elles prétendent être des lignes de fracture ; le trio joue avec elles comme d’autres à la marelle ou à l’équilibriste : sur un fil imaginaire sans jamais dévier. C’est un monde où les passeports n’ont pas cours. Un monde où l’on respire. Enfin.

 

Franpi Barriaux

 

Couleurs Jazz, Mars 2016

 

Border Lines est bien écrit ici en deux mots. Aucune névrose ou attitude « limite » de la part de l’auteur-compositeur Stéphane Tsapis, qui a bien les pieds sur terre, même si son cœur balance entre les deux cultures dont il a eu la chance d’hériter à sa naissance. Le thème des frontières : sujet au combien d’actualité et en particulier des frontières de la Grèce justement, que certains rêveraient de voir hermétiquement closes pour protéger l’Europe Economique…

Bien au contraire, la musique et le Jazz en particulier n’a pas de frontières et se nourrit de toutes les cultures, les absorbe pour mieux les partager. Quelles belles réponses à ces barbaries d’un autre siècle comme aux humiliations répétées du monde sans frontières, ni limites, de la Finance.

Il est à noter que dans le Jazz, peu de musiciens ont puisé dans le patrimoine musical grec.

Stéphane Tsapis le fait avec beaucoup d’élégance, de chaleur et de talent. Il dit vivre sur ces Border Lines, sans pouvoir choisir entre le pays dont l’Europe tire le nom et la France, sa « mère » patrie. Ces mélodies sont connues de tous les Grecs, de toutes les régions, qu’elles aient plus d’un siècle ou qu’elles soient plus actuelles.

Voici donc un album très réussi, aux couleurs Jazz particulières, dont la direction artistique a été brillamment conduite par le compositeur et violoniste Arthur Simonini.

Les deux complices qui forment la rythmique du trio ont totalement adhéré au projet.Marc Buronfosse à la Contrebasse, usant parfois également de son archet est le cœur et le poumon. Il nous offre de remarquables lignes de basse jouant avec la mélodie, suivant les notes détachées du piano et parfois s’en éloignant. Arnaud Biscay à la batterie, joue toujours juste, des balais comme des sticks. Une forte personnalité s’en dégage.

Stéphane Tsapis, déjà plusieurs fois récompensé, auteur de musiques de films, dont la BO pour quartet de Jazz de « The Immigrant » de Charlie Chaplin, (encore un thème de société proche…) nous confirme avec ce 3ème album qu’il est un compositeur qui devrait dans les années qui viennent ne pas rencontrer de frontières.

Le Jazz ne s’est pas arrêté au Bebop : ζει* !

(*) il vit !

 

Christian Grimauld

 

Les Inrockuptibles, Février 2016

 

Parce qu’il tient du saut dans le vide et que l’anticipation du temps d’après est la condition de son émergence – sans quoi l’improvisation deviendrait hasard –, nulle musique n’est plus assimilable à un sillage que le jazz. Sillage, frontière, là se tient Stéphane Tsapis, qui ne s’est jamais senti pleinement français ni grec, et qui cherche sa musique dans la ligne de brisure entre l’Occident et l’Asie mineure sans se soucier des vues superficielles du touriste (ici moquées dans un bref interlude). A la tête de son trio, le pianiste retrouve d’anciens trilles, des modes qu’on ne joue plus, passe à l’orgue pour un jazz rock grec sans attaches, tend le majeur aux banques qui ont torpillé la Grèce (Goldman Sucks), affirme enfin, entre lumière lointaine et colère contemporaine, sa richesse propre. Border Linesparaît le 18 mars.

 

Louis-Julien Nicolaou

 

O Jazz, Mars 2016

 

N'était son nom, qui nous ramène immédiatement aux rives de la mer Egée, on pourrait, à la seule écoute deBorder Lines, se croire en présence d'un nouvel album de la si prolifique école israélo-new-yorkaise du jazz, avec ses Avishai Cohen (le contrebassiste et le trompettiste), Omer Avital et autres Shaï Maestro. Mais le pianiste Stéphane Tsapis est bel est bien d'origine grecque, et son inspiration très “moyen-orientale” nous rappelle simplement, s'il en était besoin, que les musiques méditerranéennes sont nées du même creuset, fruit d'une histoire où les civilisations et les peuples, en ne cessant au fil des millénaires de commercer, d'échanger et de se coloniser tour à tour, ont crée une vaste culture commune qui fait fi des frontières, physiques ou mentales… des “border lines”, justement ! Soucieux de présenter, selon ses termes, un “panorama musical de la Grèce d'hier et d'aujourd'hui, évocateur de différentes régions, de différentes époques”, S. Tsapis va en fait bien au-delà. Loin d'un exercice nostalgique, passéiste ou “ethnique”, cet album de jazz (c'en est !), en trio avec Marc Buronfosse à la contrebasse et Arnaud Biscay à la batterie, est une invitation au voyage. Un voyage en liberté, affranchi des frontières des genres, et qui tire le meilleur parti de la double culture gréco-française de son leader, en un grand écart assumé et réussi entre évocation poétique – et acoustique – d'atmosphères musicales du passé et climats contemporains plus “rock” (et électrifiés !). Un album sensible, attachant, souvent émouvant, qu'on ne se lasse pas de réécouter. 

 

JLD (Cristal Records / Harmonia Mundi)

 

Culture Jazz, Mars 2016

 

Un bref « Welcome in My Country », pour nous souhaiter, non sans humour, la bienvenue en Grèce où le pianiste français Stéphane Tsapis a ses racines. Entre compositions personnelles et thèmes traditionnels, sa musique efface les frontières entre ses deux pays en étroite complicité avec Marc Buronfosse et Arnaud Biscaysous la direction artistique d’Arthur Simonini. Un disque qui restitue avec force et intelligence une musique de caractère.

 

Thierry Giard

 

Alain Gerber, Liner notes de Border Lines

 

La Grèce, territoire reconquis sur le pays de nulle part
On peut parler des choses du cœur avec dignité et des choses de l'esprit sans froideur. Il suffit simplement de réconcilier les inconciliables, et même de les marier entre eux. Pratiquer un expressionnisme pudique, ne pas dissocier une certaine réserve d'une générosité patente et ne jamais sacrifier la première à la seconde, ni celle-ci à celle-là : voilà ce qui singularise d'emblée la démarche de ce trio. De son esthétique, la pudeur est le maître mot : tous deux membres du trio de Georges Paczynski, où ils font merveille, Stéphane Tsapis comme Marc Buronfosse sont de ces musiciens qui décantent leurs phrases pour mieux les enchanter ; Arnaud Biscay connaît lui aussi le précieux secret de ces fièvres d'où la fébrilité est absente. Aux effusions, tous préfèrent une diffusion de l'émotion qui n'exclut pas plus l'éloquence que le recueillement, à condition qu'ils restent indissociés.
Car cette pudeur-là, on le comprend vite, n'entend pas mâcher ses mots, ni en rester à l'écume des choses. On peut retenir ses coups si l'on frappe juste, s'étant fixé un but précis. Le très original projet de Tsapis ¬— naguère lauréat du concours Duke Ellington composers, et ce n'est pas un hasard — était de dérouler dans "Border Lines", je le cite, "un panorama musical de la Grèce d'hier et d'aujourd'hui", évocateur "de différentes régions, de différentes époques", qui associerait compositions originales et "standards grecs revisités". En même temps, le pianiste souhaitait que chaque séquence de ce film confié à l'imagination de l'auditeur, "explore le concept de frontière".
Il est clair que les deux contrats ont été remplis. 
Concernant la Grèce — "berceau de l'Occident" où bien des gens ne se considèrent pas tout à fait comme des Occidentaux (et la musique, ici, fait toucher du doigt ce fécond paradoxe) —, le disque tout entier apparaît comme un puissant antidote aux clichés et aux contresens qu'ils sécrètent : à ce qu'on pourrait appeler une sirtakisation , aussi abusive que candide, du pays de Zorba. Il y a loin du génie d'un peuple, dont l'extraordinaire complexité à travers la géographie et l'histoire fait toute la grandeur, au point de vue que le touriste a sur lui : à sa représentation la plus simple, en tout sens du terme, c'est-à-dire la plus réductrice. Les efforts du trio visent à séparer — enfin — une apparence assez tapageuse d'une réalité qui, pour nous, et à notre insu, restait un secret bien gardé : l'âme de ce qu'on baptise "folklore" peut parfois se dissimuler — voire, à son corps défendant, se travestir — sous le costume qu'il porte. La plongée de Stéphane au sein de la culture dont se nourrit son chant intime, y compris dans d'autres contextes que celui-ci, entraîne l'auditeur aux antipodes de ce que le très regretté Phil Woods, cédant aux lubies d'un producteur, avait proposé en 1967 dans un "Greek Cooking" qui, je le tiens de sa bouche, était l'un de ses cuisants remords.
Quant à être borderline, c'est depuis toujours l'idéal et la fonction même du jazz, son inimitable façon de trouver dans le monde une place qui est celle d'une musique sans cesse déplacée, veillant toujours à garder un pied en dehors d'elle-même. Pour cela, "Border Lines" apparaît comme l'illustration d'un nouveau paradoxe : échappant assez largement aux conventions auxquelles le genre est censé se plier, il n'en reste pas moins un enregistrement de jazz aussi traditionnel qu'un disque peut l'être, un siècle après le Livery Stable Blues (26 février 1917) de l'Original Dixieland Jazz Band.


Alain Gerber

 

L'OURS

Mai 2014

 

Charlie and Edna, titre de ce CD de Stéphane Tsapis, ce sont Chaplin et Edna Purviance, la jolie partenaire de Charlot dans "The Kid", "The immigrant" et quelque 35 autres films, entre 1915 et 1952. Ils s'aimèrent, et Charlie lui restera à sa façon fidèle toute sa vie. Une belle et longue histoire qui résonne au coeur de ce jeune pianiste et compositeur, responsable de l'atelier musique et image au CRR de Paris, département Jazz. Il a composé il y a peu une BO pour "The immigrant" et il poursuit dans ce CD son mariage entre musique, cinéma, images et sons. Accompagné par Arthur Decloedt à la basse et Arnaud Biscay à la batterie, le trio du pianiste - qui n'a pas non plus peur de l'électricité - est rejoint sur plusieurs titres par Cécile Girard au cello, Matthieu Donarier à la clarinette, et Yann Pittard à la guitare Baryton, tissant un univers foisonnant. Du morceau Charlie qui ouvre son album et Edna qui le referme tendrement, Tsapis nous embarque dans une réjouissante traversée de contrées sonores à la fois proches et lointaines (Fuji San, Mount Athos) tant il sait jouer avec nos émotions et nos souvenirs. Musique savante et populaire qui se nourrit de reprises éclectiques et subtiles, de Prokofiev (Peter and the Wolf) à la "flambée Montalbanaise", de Thelonious Monk (Off minor et Reflections) aux Beatles (Un superbe "Norwegian wood" qui séduira les lecteurs de Murakami, légion au Japon où ce CD est produit sur le label Cloud). Ce "monkien" averti est un séducteur, il envoûte son auditeur qui ferme les yeux à l'écoute de la "mujer dormida" pour se faire son cinéma sur l'écran noir...

 

Frédéric Cépède

 

Jazzmagazine

Avril 2014

 

Voilà un titre d'album qui en laissera plus d'un muet! Charlie et Edna, c'est une des plus belles histoires d'amitié (et un court épisode amoureux) du cinéma, entre Charlie Chaplin et Edna Purviance. Trente-cinq films ensemble lors de la période du muet et une fidélité éternelle de Charlot qui versera une rente à sa partenaire du grand écran jusqu'à son décès en 1958. Entre Chaplin et Stéphane Tsapis, c'est aussi une liaison pérenne. Le pianiste a composé une bande-son pour "The immigrant (1917) dont il propose ici deux morceaux (Charlie et Edna) qui constituent les points de départ et d'arrivée d'un périple sans frontières. L'idée de voyage est ancrée dans les gènes de Tsapis qui avait dédié son premier disque au Mataroa, bateau ayant à son bord des exilés grecs fuyant la guerre civile au lendemain de la seconde guerre mondiale. Dans "Charlie and Edna", il n'est pas question de fuite mais bien de chemins de traverse librement empruntés. Du Mont Fuji au Mont Athos (Oeuvre qui valut à Tsapis le prix Duke Ellington de la composition décerné par la Maison du Duke et le Duke Orchestra) et à la Mujer Dormida (Montagne Mexicaine jouxtant le célèbre volcan Popocateptl), de Gus Viseur l'accordéoniste (dont il reprend la Flambée Montalbanaise avec vigueur) à Mal Waldron le pianiste (ascétisme à l'honneur), de Prokofiev (Pierre et le loup) aux Beatles, sans oublier un hommage à Monk (Reflections, Off minore). Stéphane Tsapis musarde avec légèreté et sensibilité et peut compter sur ses comparses habituels (Arthur Decloedt, Arnaud Biscay et Matthieu Donarier). On notera aussi les parties de violoncelle de Cécile Girard. Un univers musical à découvrir sans tarder! Vous n'avez pas fini d'entendre parler de ce fan de cinéma muet.

 

Jean-Louis Lemarchand

 

BSCNews

Avril 2014

 

Stéphane Tsapis fait partie de ces musiciens engagés sur de nombreux projets, parfois très différents mais qui sait revenir avec grâce et candeur à sa fibre personnelle. Charlie and Edna galvanise la route qu'il suit avec une belle harmonie équilibrée, un jeu délicat et précieux qui ne sombre jamais dans l'autosatisfaction. Un bien beau moment de jazz qui s'écoute avec délicatesse et satisfaction.

 

Nicolas Vidal

 

Tower records, Intoxicate

Mars 2014

 

Est-ce que que vous avez déjà ressenti de la nostalgie en touchant quelque chose pour la
première fois? Ça a été ma sensation lorsque j'ai écouté la musique de Stéphane Tsapis.
Elle est très touchante, mystique, elle agit sur moi comme une caresse et fait flotter mon coeur.
L'album en duo avec Maki Nakano "Musique pour 4 mains et une bouche" m'a beaucoup impressionné par son côté contemporain et moderne. La main droite sur le piano attrape la lumière et la gauche l'obscurité.
Son piano est calme et imperturbable, comme un renoncement magnifique de la vie, "charlie and edna" m'a fait une impression très riche.
Comme le dit le proverbe japonais: "Celui qui a les mains froides, a le coeur chaud"
Stéphane est né à Bâle en Suisse, c'est un franco grec qui a grandi à Paris. Il cite volontiers Duke Ellington, Thelonious Monk et Mal Waldron comme ses pianistes préférés. On le sent nettement dans ses compositions.
Il commence le piano Jazz très jeune après avoir écouté le disque "solo Monk". C'est ensuite qu'il créera son style très original entre contexte occidental et oriental. 
Une chose me fait sourire, le décalage entre les titres de morceaux s'inspirant de lieux existants et ses compositions de rêveries. Nous savons qu'il a été inspiré par le réel mais il regarde le monde comme dans un rêve. C'est sa manière d'aimer le monde, avec sa musique. 
Sa nostalgie n'aboutit jamais nulle part car sa destinée est multinationale. La vérité des humains est migration, elle est a la base du blues, et ça il l'a bien compris.

 

Blog de Franpi Barriaux

Mars 2014

 

Heureux parisiens (parfois...)A l'heure où j'écris, tout ce que Paris compte de personne de bon goût est entrain de se masser au Studio de l'Ermitage pour assister au concert de lancement de Charlie et Edna, le nouveau disque de Stéphane Tsapis qui est sorti au Japon depuis le 19 février et qui sort ces prochaines heures en téléchargement. Stéphane Tsapis est un pianiste formidable, dont nous avions pu juger du talent à la fois dans le très beau Mataroa et en duo avec Maki Nakano.J'ai croisé Stéphane plusieurs fois sur les Internets, et il m'a demandé d'écrire un texte pour les notes de pochettes de l'album, ce qui est toujours un vrai plaisir et -avouons-le que ça fait du bien à l'égo !- une joie de se savoir publier dans un disque publié au Japon. Le texte est en anglais dans le disque, le voici donc en français. Puisse-t-il vous donner envier de le soutenir et de l'écouter !

La musique de Stéphane Tsapis est un bateau. Pas une coquille de noix voguant au gré du vent pour glaner quelconques lauriers, mais un navire massif qui conduit vers l'exil. Avec son quintet Kaïmaki, c'est sur le Mataroa, le bateau des exilés grecs, qu'il embarquait pour évoquer les racines ; celles arrachées de ces Hommes chassés par une dictature, et les siennes, solidement plantées au cœur des Balkans. Charlie et Edna est un autre exil. Il y est moins question de fuite que de « Rêves d'or encore plus beaux » comme chantait Fréhel... Encore un de plus qui, le ventre vide A New-York cherchera un dollar Parmi les gueux et les proscrits, Les émigrants aux cœurs meurtri ? Depuis toujours, le jazz est une navette rapide qui enchaîne par tous temps, même les plus tumultueux, les rotations quotidiennes entre jeune Europe et vieille Amérique. On n'est, dès lors, guère étonné de trouver Stéphane et son trio augmenté sur ce vaisseau : leurs vagues suggèrent à la fois Monk et Satie. Entre deux terres.En évoquant L'émigrant, le court-métrage que Chaplin réalisa en 1917 et qui servira aux Maccarthistes comme pièce à conviction pour l'évincer des États-Unis - Un exil, encore -, Charlie et Edna nous fait voguer sur un bateau qui tangue au gré des chutes et des cabrioles du vagabond. La légèreté tragique du violoncelle de Cécile Girard, comme la douceur de la clarinette de Matthieu Donarier accompagne Charlot lors de sa rencontre avec Edna Purviance, la première de ses égéries. Comme toujours chez Chaplin, le burlesque n'est pas vain. Il parle. C'est ce que les comparses de Stéphane s'attachent à dépeindre, de la contrebasse profonde d'Arthur Decloedt à la guitare de Yann Pitard qui évoque parfois un autre poète d'acétate, Jacques Tati. Effet transatlantique sans doute...Arrivant à New York, Céline écrivait : « Figurez vous qu'elle était debout leur ville, absolument droite (...) elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur ». Le quai sur lequel accoste Tsapis révèle un paysage plus enchanteur, tout entouré de montagnes : la rondeur imposante du Fuji San où s'accrochent des nuages électriques. La Mujer Dormida (Edna?) et sa neige éternelle aux allures d'amours inconsolés. Et puis bien sûr le Mount Athos dont les vingt monastères (full of Monks, obviously) dominent la mer Égée. Pays de chimère où dans la plaine, bien cachée par l'ombre des sommets, se cache le vrai propos du disque. Celui des souvenirs d'enfance ; de ces chasses au loup des contes dans laquelle s'engage Arnaud Biscay et Arthur Decloedt dans un Peter and The Wolf à faire danser Prokofiev, ou dans cette Flambée Montalbanaise pleine des lueurs de fête. Prenez le sillage de Stéphane Tsapis. D'escales en escales, son paquebot ne se révélera jamais avare de surprises.

 

Franpi Barriaux

 

La croix

Août 2013

Mataroa, Destin Français d'une jeunesse grecque

 

« J’ai lu le roman d’André Kédros, L’Homme à l’œillet, où l’auteur raconte sa traversée sur le Mataroa. Le récit m’a beaucoup marqué, j’étais persuadé qu’il fallait que j’en fasse quelque chose. Pendant plusieurs mois, j’ai hésité. Puis un jour je me suis décidé. J’ai décroché mon téléphone, et j’ai appelé Hélène Kédros, sa fille. Elle a décidé de m’aider à réaliser mon projet : un album de jazz entièrement consacré au voyage du Mataroa.

Nous sommes cinq musiciens : Adrien Daoud au saxophone, Arthur Decloedt à la basse et la contrebasse, Dimitra Kontou au chant, Arnaud Biscay à la batterie, et moi-même au piano et aux arrangements. Mataroa est un travail collectif, mais c’est un sujet qui me tenait particulièrement à cœur, notamment à cause de mes origines grecques. Mon père est grec, il est arrivé en France pendant la dictature, en 1969, et ma mère est française.

Les milieux culturels grecs étaient naturellement tournés vers la France. Leur langue était le français. Et l’Institut français d’Athènes était particulièrement important à l’époque. Octave Merliet et Roger Milliex étaient des « personnalités ».

J’ai essayé de trouver des livres. Ceux de Kédros, notamment, La Résistance grecque et Les Kapetanios. J’ai aussi contacté Jean-Michel Milliex, le fils de Roger Milliex, qui gardait beaucoup de souvenirs de l’époque. Je suis allé en Grèce, où j’ai rencontré les vieux. Et j’ai fouillé pour trouver les chants révolutionnaires, qui ont joué un rôle très important pendant la guerre.

Aussi, j’ai découvert le poète Yannis Ritsos. En 1945, il avait déclamé son poème Lettre à la France sur la place Syntagma, à Athènes. Comme tous les résistants, il était vraiment impressionné par ce qui se passait à Paris. A la Libération, ils disaient « Notre Paris est libéré ! ». Leur regard était tourné vers la France, où la Résistance réussissait ce que les Grecs n’étaient pas arrivés à faire : prendre le pouvoir.

La première partie de l’album est basée sur le récit d’André Kédros, avec des poèmes de Yannis Ritsos, que l’on a mis en musique. La seconde partie est consacrée aux chants révolutionnaires, que j’ai réussi à retrouver dans des librairies d’Athènes. »

 

Recueilli par Rémy Pigaglio

 

Citizen Jazz

Juin 2013

 

Repéré l’année dernière au sein de son excellent quintet Kaimaki, le pianisteStéphane Tsapis est un remarquable conteur. Sa proximité avec des musiciens comme Benjamin Moussay ou Matthieu Donarier implique une simplicité, une limpidité que l’on retrouve dans ce duo avec Maki Nakano. Cette saxophoniste nippone, installée en Europe depuis plus de vingt ans, est connue pour ses collaborations avec le quartet Mamabaray où l’on retrouve notamment Raymond Boni, mais aussi dans l’orchestre de Yoram Rosilio. Animatrice du duo Ky avec le guitariste Yann Pittard, elle a fondé OpenMusic Records, label franco-japonais passionnant qui édite cette Musique pour quatre mains et une bouche.

Point n’est besoin de beaucoup de notes pour déceler l’amitié et l’intimité qui sont le sceau de cet album. « En attendant... » et « ... Igor », les deux morceaux inauguraux en forme de miniatures satiesques, sont une petite douceur poétique qui plonge vers les Balkans. L’alto et le timbre incroyablement doux de la métallo-clarinette caresse un piano plein de légèreté. Voilà pour les quatre mains ; la bouche, quant à elle ne se contente pas de faire sonner les anches. Nakano chante, avec une pointe d’accent troublant, une version éthérée du « J’ai deux amours » cher à Joséphine Baker. Le décor est planté. Entre deux lieux, entre deux mondes, le cœur cristallise les instants. Le duo se pose sur des petits détails comme autant de haïkus colorés : des « Poissons rouges » pleins d’abstraction semblent tracer un sillage dans le souffle granuleux de Maki Nakano. Un léger frétillement dans « L’effleurement du têtard » et le piano se pare d’inédits impromptus dignes de Germaine Tailleferre...

Car ce qui frappe avant tout ici, c’est justement que la musique aime à déambuler dans l’univers impressionniste du Groupe des Six. C’est avec beaucoup de décontraction que Tsapis et Nakano sertissent d’intimité leur « Berceuse - pour tous les enfants » douce et susurrée. S’ils empruntent aux Années folles un bonheur inquiet, celui-ci se transforme en mélancolie légère (« En flânant »). Par ailleurs, une chaleureuse reprise de Monk (« Reflections »), ainsi que le « Peace » d’Ornette Coleman, auquel Tsapis et Nakano doivent manifestement beaucoup, confirment que sous des dehors chambristes, le duo verse dans un jazz épris de Liberté. En rappelant que le Groupe des Six et le jazz moderne sont des parents pas si éloignés, il assène une essentielle évidence : cette musique est une. Elle est universelle.

 

Franpi Barriaux

 

 

Le petit journal d'Athènes

Octobre 2012



Groupe de jazz au nom gourmand à découvrir : Kaïmaki, une formation née à Paris mais aux origines très diverses : Grèce, Brésil, Liban… Leur album Mataroa (sorti en novembre 2011) parle de l’exode de quelques intellectuels grecs vers la France en 1945. C’est un régal !

Kaïmaki : groupe de jazz ou une glace au mastic ?
"Kaïmaki, c’est effectivement le nom d’une glace grecque, ma madeleine. Tous les ans,  je venais en Grèce et j’en mangeais. C’est beau, c’est bon, c’est impressionnant cette glace au goût si particulier à la texture chewing-gum", confie le leader du groupe dans un sourire.

Kaïmaki c’est aussi un quintet de jazz qui a une longue histoire, qui a vécu de nombreux changements et qui, depuis deux ans, s’est consolidé autour d’un projet : le Mataroa. L’histoire d’un bateau quittant le Pirée à la veille de Noël 1945 avec, à son bord, des étudiants grecs partant étudier à Paris.

A l’origine de ce projet : Stéphane Tsapis, pianiste, compositeur, coordinateur du département jazz du conservatoire de Paris, grec par son père, leader du groupe Kaïmaki. L’originalité du groupe tient dans son rapport particulier à la question de l’immigration. Chaque membre du groupe, Dimitra Kantou, chanteuse, Adrien Daoud, saxophoniste, Arnaud Biscay, batteur, Arthur Decloedth, contrebassiste peut raconter son "mataroa" personnel ; l’histoire d’une immigration qui leur est propre, que ce soit la leur ou celle d’un de leur parent.

L’histoire du Mataora
"J’ai découvert cette histoire en lisant un livre d’André Kedros, L’homme à l’œillet. Ça m’a énormément touché", raconte Stéphane.  André Kedros est un ancien résistant et il embarque à bord du Mataroa, un bateau néozélandais affrété par l’Angleterre. On sort à peine de la Seconde Guerre Mondiale. Pendant cette période l’Institut Français d’Athènes est le seul établissement d’enseignement à avoir fonctionné sans interruption grâce à son directeur et sous-directeur : Octave Merlier et Roger Miliex. La guerre civile se profilant, ces derniers ont la possibilité d’envoyer des étudiants grecs à Paris avec une bourse de la France. Certains d’eux figureront au Panthéon des plus grands intellectuels de l’après guerre : Kostas Axelos, Kornilios Kastoriadis…

Raconter une histoire : se raconter soi-même
"Je porte la Grèce dans mon cœur et dans mon sang ; mon père est grec, explique Stéphane, ce projet est une façon de parler de l’immigration à ma manière. Je suis musicien, alors je mêle, aux mots, la musique. J’ai pris le passage de Mataroa dans le livre de Kedros, j’y ai intercalé des poèmes de Yannis Ritsos et je les ai mis en musique. Les poèmes sont lus par Dimitra et les textes d’André Kedros sont lus par mon père. C’est un très beau  symbole pour moi que d’entendre mon père lire, avec son bel accent grec, les textes français d’un écrivain grec." Le parallèle entre l’histoire du Mataora contée par André Kédros et celle du père de Stéphane est encore plus évident quand on sait que ce dernier quitta la Grèce en 1969, pendant la dictature des Colonels, pour y faire ses études à Paris.

Actualité du groupe
Kaïmaki a participé à la bande son du film Khaos les visages humains de la crise grecque, qui rencontre actuellement un succès croissant en France. "Ça s’est passé très vite, Ana (la réalisatrice, ndlr) m’a contacté en me disant qu’il lui manquait de la musique, qu’elle voulait utiliser les morceaux de Mataroa. L’utilisation de La lettre à La France, discours que Yannis Ritsos a lu sur la place Syntagma en juillet 1945, est particulièrement émouvante dans le film". Mais les liens de Kaïmaki avec la Grèce ne s’arrêtent pas là. "On adorerait se produire à Athènes, nous dit Stéphane. Ce n’est pas encore à l’ordre du jour, mais j’espère pour bientôt." Du 14 au 22 juillet 2013, ils seront néanmoins en Grèce pour participer à la troisième édition du festival international de Jazz de Paros et animeront aux côtés de Marc Buronfosse un stage de jazz ouvert à tous.
 

Lydia Belmekki

 

​Citizen Jazz

(Elu Citizen Jazz)

Octobre  2012

Pour son premier disque, Kaïmaki, le quintet du jeune pianiste Stéphane Tsapis a choisi de conter l’histoire des passagers du Mataroa. Ce bateau transporta de jeunes exilés grecs vers Paris entre deux guerres. Celle, mondiale, qui ravagea l’Europe entière. Celle, civile, qui continua de ronger une Grèce coupable de son autodétermination.

Si l’histoire du Mataroa [1] n’est guère connue en France, elle est synonyme d’espoir et de déracinement, mais aussi de nostalgie et de solidarité dans le sud de l’Europe. Pour faire vivre cette épopée, Tsapis, qui compose la grande majorité des morceaux, a choisi une musique très contemporaine, qui ne s’interdit pas d’aller parfois chercher des sonorités plus pop. La démarche, pas si éloignée de celle de Benjamin Moussay (« Les poissons ne vivent pas sur terre »), se teinte également de belles chansons populaires (« Sti steria dhen zi to psari »).

Le jeu limpide et très collectif de l’orchestre donne beaucoup de relief à Mataroa. De même, les origines très diverses de ses membres - du Brésil à la Grèce en passant par le Pays Basque - ajoutent de l’acuité au sentiment diffus issu du déracinement que Kaimaki explore en compagnie de deux invités, le multi-anchiste Matthieu Donarier et l’accordéoniste Matthieu Boccaren.

Porté par les riches échanges entre Adrien Daoud et Donarier (remarquable à la clarinette basse) Andréas Tsapis dit le récit de l’exil selon André Kedros [2]. Cette synergie des soufflants exprime parfaitement l’agitation interminable qui caractérise la découverte d’horizons inconnus, fantasmés ou réellement hostiles. On suit, haletant, les pas de l’émigré dans cette grande Europe meurtrie, de la « Traversée des Pouilles » jusqu’à cette morne « Place de la Concorde » qui peine à panser les plaies de la guerre.

A ce récit, se tuilent les mots du poète Yannis Ritsos. Ce symbole de la Résistance grecque aux diverses dictatures est honoré par la scansion sèche de Dimitra Kontou. Il y a dans les textes de ces ces deux écrivains le même espoir jeté à corps perdu, même si tout est plus sombre et brutal chez Ritsos. Ainsi, le ténébreux « Les portes voyagent sur la mer » s’étoffe d’une base rythmique hargneuse et aventureuse composée d’Arnaud Biscay à la batterie et Arthur Decloedt à la contrebasse. Tout au long de l’album, la rythmique de Kaïmaki - et notamment le son très rond de Decloedt - induit la couleur des chemins à emprunter dans la course vers l’exil. Jusqu’au jouissif « Rébète un peu pour voir » qui rappelle aux oublieux, dans un rebetiko endiablé, que la Grèce est au cœur des Balkans.

Ce mélange très scénarisé de musiques et de textes ne laisse pas insensible. Il résonne même de manière assourdissante dans cette période où la Grèce est écrasée sous le talon de fer de ses nouveaux bourreaux. Ce n’est pas un hasard si la musique de Mataroa a été choisie pour illustrer KHAOS ou les Visages humains de la crise, un film documentaire sur la situation actuelle, réalisé par Ana Dumitrescu.

Kaïmaki y expose avec acuité le destin du peuple dans un monde à reconstruire avec ses espoirs et ses doutes, jusque aux tréfonds de la mélodie mélancolique de « Prin to Harama ». Mataroa (autoproduit, et disponible ici) interroge bien sûr l’identité du proscrit, qu’il soit économique ou politique. Mais plus généralement, ce disque rappelle que l’unité européenne est d’abord celle des peuples, de leurs cultures, et de leur libre circulation. Pour toutes ces raisons, on ne se lassera pas de sitôt de cet album magnifique.

[1] Un de ses passagers les plus illustres fut Cornelius Castoriadis.

[2] Textes extraits de L’homme à l’œillet (Robert Laffont (1989).



Franpi Barriaux



Les DNJ                                              
Juin 2012

Je m’en veux un peu. Voilà déjà des mois que ce très beau disque est sorti et je l’ai trop longtemps passé sous silenc
e dans ces colonnes. Shame on me.
Car enfin, quel beau projet que cet album du jeune pianiste Stéphane Tsapis ! Encore relativement peu connu sur la scène du jazz, le jeune pianiste gagne ici un pari audacieux.
Un de ces projets qu’il faut absolument découvrir car il a la beauté des œuvres rares et pour lequel on ne peut s’empêcher d’éprouver une immense tendresse tant l’actualité de la Grèce nous attriste aujourd’hui.
L’infinie détresse du peuple grec donne en effet une résonance particulière à ce projet qui prend tout son sens, un sens lourd et qui nous place, nous, de ce côté-là de l’Europe devant nos responsabilités historiques
 
Objet rare, entre projet musical et littéraire où les musiciens côtoient les narrateurs, Kaimaki raconte une page de l’histoire du peuple hellène, raconte l’exode de ces partisans qui prirent en 1945 un bateau, le Mataora parti du Pirée en direction de la France. Errance, fol espoir, amour du berceau de la révolution par ceux qui virent un jour naître la démocratie. Désillusions et désenchantement pour ceux que finalement nous n’avons jamais véritablement accueillis.
À partir de la lecture d’un ouvrage d’André Kédros ( « l’Homme à l’œillet »*), le jeune pianiste Stéphane Tsapis a su créer un ouvrage poétique soutenu par une musique superbe et des textes d’une magnifique limpidité. En juxtaposant l’écriture de Kedros et celle qu’un autre écrivain grec, Yannis Ritsos écrivit 20 ans plus tard durant la période des colonels( *), Stéphane Tsapis a su trouver là, une vraie cohérence littéraireet musicale. Le chant d’Adrien Daoud au ténor ou celui de Matthieu Donarier contribue d’ailleurs beaucoup à ce fil conducteur, alors que Tsapis se révèle, outre un grand compositeur, un pianiste d’une belle sensibilité.
Fusion parfaite entre le dire et le contexte musical admirablement servi par une écriture talentueuse et d’excellents musiciens pour une sorte de road movie très personnel où le jazz du pianiste prend une direction plurielle. La musique est belle et les compositions du pianiste sont de vrais bijoux. Moments de pure poésie.
Stéphane Tsapis avait pour avec lui des textes émouvants, des voix magnifiques (dont celle que l’on suppose être celle de son père, formidable narrateur), des musiciens inspirés. Le résultat est une pure merveille.
C’est un projet très beau, à découvrir de toute urgence. Il faut absolument faire le buzz autour de Kaimaki. Il faut aller le voir, il faut l’écouter, il faut le lire, il faut le découvrir et se laisser embarquer à bord du Mataora.
A delà des discours réducteurs que l’on entend aujourd’hui sur la Grèce, Stéphane Tsapis prend un autre chemin pour rendre ici un sublime hommage à sa culture moderne, aux souffrances et aux espérances qui fonde aujourd’hui cette nation éprise de liberté. Avec solidarité nous aimons et nous pleurons aussi.

Jean-Marc Gélin


JAZZ MAGAZINE                     
Février 2012


Le pianiste Stéphane Tsapis raconte en musique, ponctuée de témoignages, le voyage du Mataroa qui, en 1945, conduisit en France 200 étudiants. Une aventure musicale émouvante menée en compagnie d'Adrien Daoud (ts), Arthur Decloedt (b,elb), Arnaud Biscay (dm), Dimitra Kontou et Andréas Tsapis (voix), plus les anches invitées de Matthieu Donarier.



François Marinot



Le Parisien                     

Mars 2012

En Grèce, Kaïmaki est avant tout le nom d'une glace traditionnelle au goût très particulier, dû à la présence de mastic. En France, c'est surtout celui d'un groupe de jazz qui vient demain soir à la Halle Roublot. Le quintet y présente les morceaux de leur nouvel album intitulé "Mataroa". Leur musique fait écho à l'histoire contemporaine grecque entre chants révolutionnaires et compositions originales teintées de musique populaire, de poèmes et d'improvisations.

KEYBOARD RECORDING                   
Avril 2012

Voici huit artistes crédités pour ce projet particulier qui revient sur une période mouvementée de l'histoire. Kaïmaki, mené par Stéphane Tsapis, est une formation plutôt acoustique mêlant jazz et musique populaire grecque.Cet album reprend l'histoire d'un navire (Le Mataroa) qui part du port du Pirée en 1945 pour la France pour fuir le futur régime qui s'installe à Athènes. Servi par des textes de l'écrivain André Kédros et du poète Yannis Ritsos, Mataroa est en fait un hommage global à l'exil et aux réfugiés du monde entier.
Entièrement produit par Stéphane Tsapis qui signe les compositions et les arrangements, et qui tient les claviers Fender Rhodes et piano, ce projet a été enregistré par François Gaucher en mars 2011 au studio Alhambra Colbert de Rochefort. Puis les titres ont été mixés par Nicolas David au studio M.A.R.S. d'Aubervilliers et masterisés par Thomas Vingtrinier au studio Sequanza à Montreuil-sous-bois.
Superbement bien réalisé, musicalement et graphiquement, cet album a reçu l'aide à l'autoproduction de la Sacem lors de la commission qui s'est réunie en février dernier.



TZAZ and JAZZ                   

Mars 2012


Comme vous l'avez compris, il s’agit d’une coopération franco-grecque, puisque Stéphane Tsapis (fils) Andréas Tsapis (père) et Dimitra Kontou sont nos compatriotes, et aussi puisque le sujet  ainsi que les textes et quelques chansons de « Mataroa » ont une provenance clairement grecque.
Quelques explications:
Le titre de l’album explique en définitive à peu près tout! Le Mataroa était un bateau qui allait transporter (fin 1945) une partie de l’intelligentsia grecque, de la gauche pour la plupart, du Pirée à Tarente, ayant commedestination Paris. Parmi les voyageurs, Kornilios Kastoriadis, Kostas Papaïoannou, Memos Makris, Matsi Hadjilazarou, Nikos Svoronos, Adonis Kyrou, Aristomenis Provellegios, Virgilios Solomonidis, Mimika Kranaki….
Ainsi alors l’équipe de Kaïmaki crée un album de Jazz, ou plutôt d'ethnic-jazz mélant improvisations de haute volée et de magnifiques harmonisations, basé sur des textes de Yannis Ritsos et d'André Kédros en les combinant avec des chansons démotiques ( « Sti Steria den zei to psari ») chants révolutionnaires (« To tragoudi tou Ari ») rémbétika (« Prin to Harama ») et, bien sûr les compositions originales de Stéphane
Tsapis. Comme il le dit lui-même « Depuis quelques années déjà, l'histoire du Mataroa me hantait. La lecture du livre d'André Kédros "L'homme à l'oeillet" m'a donné envie de composer une pièce autour de l'histoire de ce bateau et du voyage effectué par ces jeunes grecs au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Dans la première partie de l'album les compositions originales s'articulent autour du témoignage de Kédros et suivent le périple de ce voyage porteur d'espoir. La guerre civile éclate au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Vingt ans plus tard c'est la dictature des colonels. A plusieurs reprises dans le disque, nous avons intercalé des poèmes que Yannis Ritsos a écrit pendant la dictature des colonels. Dans la dernière partie du disque, nous interprétons plusieurs morceaux du répertoire populaire, un chant Klephtès de la guerre d'indépendance contre les turcs, une chanson en hommage au Kapetanios Aris Velouchiotis. Je trouvais intéressant de mettre côte à côte les textes de Ritsos et ceux de Kédros. L'un est resté en Grèce, l'autre est parti...L'un écrit en prose et nous livre un témoignage, l'autre utilise un langage poétique qui suggère des images très fortes. C'est un peu comme un dialogue imaginaire qui se développe entre les deux hommes. Un des textes de Ritsos que nous reprenons dans l'album s'intitule « lettre à la France ». C'est un discours que Ritsos a lu sur la place Syndagma le 14 Juillet 1945. Quelques mois plustard, Kédros et 200 autres jeunes étudiants s'embarquaient à bord du Mataroa pour venir à Paris... .et mon père naissait. »
Mataroa est un album contemporain, très chargé émotionnellement, il nous a touché tant par son sujet que par la qualité de sa réalisation.


Fontas Troussas